Teneur en sel du pain : les vrais chiffres du fournil
Teneur en sel du pain : 1,4 g pour 100 g depuis 2023, rôle du sel dans la pâte, part réelle dans vos apports quotidiens. Les repères d'un boulanger.

Le pain courant et la baguette de tradition contiennent au maximum 1,4 gramme de sel pour 100 grammes depuis octobre 2023, contre 1,7 gramme mesuré en 2015. Ce plafond découle de l’accord collectif signé en mars 2022 par la filière boulangère et les ministères de l’Agriculture et de la Santé.
Le plafond de 1,4 gramme et ce qu’il pèse dans une baguette
Depuis le 1er octobre 2023, un pain courant ou une baguette de tradition française ne dépasse pas 1,4 gramme de sel pour 100 grammes de produit fini. Les pains complets et aux céréales sont plafonnés à 1,3 gramme, les pains de mie à 1,2 gramme, seuil abaissé à 1,1 gramme en octobre 2025 selon la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française.
| Type de pain | Seuil de sel (g/100 g) | Entrée en vigueur |
|---|---|---|
| Pain courant et tradition | 1,4 | Octobre 2023 |
| Pain complet ou aux céréales | 1,3 | Octobre 2023 |
| Pain de mie | 1,2 puis 1,1 | Octobre 2023, puis octobre 2025 |
Ces seuils portent sur le produit fini, pas sur la farine. La nuance compte : un boulanger raisonne en grammes par kilo de farine, l’étiquette nutritionnelle en grammes pour 100 grammes de pain. À 64 % d’hydratation, le plafond de 1,4 gramme équivaut à environ 16,8 grammes de sel par kilo de farine, toujours d’après la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française.
Traduit en tranches, le calcul devient parlant. Une baguette de tradition pèse environ 250 grammes à la sortie du four. À 1,4 gramme pour 100 grammes, elle apporte 3,5 grammes de sel, soit 70 % du plafond quotidien de 5 grammes fixé par l’Organisation mondiale de la santé pour un adulte. Le pain n’est pas un aliment neutre sur ce terrain.
Un piège de lecture guette au rayon des pains préemballés. Certaines étiquettes affichent le sodium, d’autres le sel, et les deux valeurs n’ont rien d’équivalent. Le règlement européen INCO n° 1169/2011 fixe la conversion : un gramme de sodium correspond à 2,5 grammes de sel. Une mie annoncée à 0,5 gramme de sodium pour 100 grammes contient donc 1,25 gramme de sel, chiffre nettement moins rassurant.

Vingt ans pour passer de la recommandation à l’engagement
Le dossier ne date pas d’hier. Dès 2002, l’AFSSA, devenue depuis l’ANSES, recommandait de ne pas dépasser 18 grammes de sel par kilo de farine. La recommandation restait indicative : aucune contrainte, aucun calendrier, aucun contrôle derrière.
Le tournant se joue le 3 mars 2022. Au Salon international de l’agriculture, artisans boulangers, entreprises de boulangerie, meuniers, distributeurs et fabricants de nutrition spécialisée signent avec les ministères de l’Agriculture et de la Santé le premier accord collectif sur le sel du pain. Un échéancier chiffré remplace les intentions, avec des paliers datés par catégorie de produit.
Les résultats se mesurent. La teneur moyenne des pains courants est passée de 1,7 gramme pour 100 grammes en 2015 à 1,34 gramme en 2023, soit une baisse de plus de 20 %, selon le ministère de l’Agriculture. En juillet 2023, 82,5 % des pains analysés respectaient déjà les objectifs, après une campagne de vérification nationale.
Cet effort s’inscrit dans un cadre international. La France s’est alignée sur l’objectif de l’Organisation mondiale de la santé : réduire de 30 % la consommation de sel de sa population. Le pain, présent chaque jour dans la quasi-totalité des foyers, offrait le levier le plus large à actionner. Une baisse invisible sur un aliment universel pèse davantage qu’une campagne de sensibilisation.
Pourquoi aucun fournil ne peut supprimer le sel
Retirer le sel d’une pâte ne revient pas à retirer une pincée d’assaisonnement en fin de recette. Le chlorure de sodium est un ingrédient technique qui pilote quatre paramètres de la panification. Le dosage traditionnel du fournil français tourne autour de 18 à 20 grammes par kilo de farine, borne haute que l’AFSSA plafonnait déjà à 18 grammes en 2002.
Il tient la fermentation en laisse
Le sel ralentit l’activité des levures et des bactéries lactiques. Sans lui, la pâte pousse trop vite, colle au façonnage et livre une mie désordonnée au goût déséquilibré. Ce frein rend le temps maîtrisable, condition d’une fermentation longue au levain qui développe les arômes. Notre dossier sur les bienfaits du pain au levain naturel détaille ce mécanisme.
Le boulanger applique une règle simple au pétrin : jamais de contact direct entre le sel et la levure, dont l’activité serait inhibée localement. Le sel se dissout dans l’eau de coulage ou s’ajoute en fin de frasage.
Il resserre le réseau de gluten
Le sel agit sur les protéines de la farine et resserre le réseau de gluten. Résultat ? Une pâte plus élastique, plus résistante, qui retient les gaz de fermentation au lieu de les laisser fuir. Une pâte non salée s’étale, se déchire au façonnage et s’affaisse à l’enfournement.
Il colore la croûte et retarde le rassissement
En bridant la consommation de sucres par les levures, le sel laisse davantage de sucres résiduels disponibles pour la réaction de Maillard, celle qui donne la croûte dorée et croustillante. Ses propriétés hygroscopiques freinent aussi le dessèchement par temps sec, ce qui retarde le rassissement. Un paramètre que notre guide sur la conservation du pain au levain reprend en détail.
Il porte le goût de la farine
Un pain sans sel tombe à plat. Le sel équilibre les saveurs naturelles de la farine et révèle les notes issues de la fermentation. Les pains non salés régionaux, comme la miche toscane, s’accompagnent traditionnellement de charcuteries et de fromages très salés : la compensation vient de l’assiette, jamais de la mie.

La part réelle du pain dans vos apports quotidiens
Le pain reste le premier contributeur alimentaire en sodium en France. L’étude INCA 3, publiée par l’ANSES en 2017, place le groupe pain et panification en tête des sources de sodium de la population. La Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française chiffre cette contribution à environ 20 % des apports quotidiens.
Côté consommation réelle, l’étude Esteban de Santé publique France a mesuré 8,1 grammes de sel par jour en moyenne chez les adultes de 18 à 74 ans, sel des aliments et sel ajouté confondus. L’écart entre les sexes est net : 9,2 grammes chez les hommes, 7,1 grammes chez les femmes. Près d’un tiers des hommes franchissent la barre des 10 grammes quotidiens.
Rapportée au repère de 5 grammes de l’Organisation mondiale de la santé, la moyenne française dépasse la recommandation de plus de 60 %. Le pain ne porte pas seul cette addition, mais son ubiquité en fait un levier redoutablement efficace : abaisser de 0,3 gramme pour 100 grammes un aliment consommé chaque jour par presque tous produit plus d’effet qu’un régime strict suivi par une minorité motivée.
Le raisonnement vaut aussi pour le moment de la journée. Concentrer 100 grammes de pain au petit déjeuner apporte déjà 1,4 gramme de sel, avant même le beurre demi-sel ou la tranche de fromage. Nos repères sur quel pain manger le matin aident à répartir la ration sur les trois repas plutôt qu’à la charger d’un coup.
Autre point : la teneur en sel varie peu d’un pain artisanal à l’autre, contrairement à ce que suggère le marketing. Pain de campagne, miche complète et baguette de tradition sortent dans une fourchette resserrée. Les écarts se creusent ailleurs : pains industriels aromatisés, viennoiseries salées, sandwichs préparés.
Ce que la baisse du sel change sur la tension
L’enjeu est cardiovasculaire, et la littérature est stable depuis longtemps. La revue Cochrane publiée dans le BMJ en 2013 par He, Li et MacGregor a compilé 34 essais randomisés portant sur 3 230 participants. Chez les personnes hypertendues, une réduction modérée du sel abaisse la pression systolique de 5,39 mmHg et la diastolique de 2,82 mmHg. Chez les normotendus, l’effet reste plus discret, autour de 2,42 mmHg de systolique.
L’échelle de population donne la mesure du bénéfice. Une méta-analyse parue dans The Lancet en 2021, portant sur 344 716 participants issus de 48 essais cliniques, établit qu’une baisse de 5 mmHg de la pression systolique réduit de 13 % le risque d’accident vasculaire cérébral et d’insuffisance cardiaque, de 8 % celui de maladie coronarienne et de 10 % celui d’événement cardiovasculaire majeur.
Une nuance mérite d’être posée. Environ la moitié des personnes hypertendues sont dites sensibles au sel : leur pression réagit nettement à la baisse du sodium alimentaire, quand celle des autres bouge à peine. Le pain n’a jamais été un médicament, et sa charge sodée n’est qu’un paramètre parmi d’autres, au même titre que l’index glycémique des différents pains.

Le sel de Guérande, voisin de fournil
La Loire-Atlantique abrite l’un des sels les plus réputés de France. La dénomination sel de Guérande est enregistrée en indication géographique protégée depuis 2012, sur une aire de 46 communes réparties entre Loire-Atlantique et Morbihan, d’après l’INAO.
Les chiffres de la filière tiennent en trois lignes : environ 12 000 tonnes récoltées chaque année, dont 5 à 7 % seulement de fleur de sel. Un paludier exploite en moyenne 50 à 60 œillets, soit 3 à 4 hectares, et récolte 60 à 90 tonnes de gros sel pour 2 à 3 tonnes de fleur de sel, toujours selon le cahier des charges de l’IGP.
Un point mérite d’être dit sans détour : la teneur en chlorure de sodium d’un sel marin non raffiné reste comparable à celle d’un sel industriel. Le gain se joue sur les oligo-éléments résiduels, sur la finesse de dissolution dans la pâte et sur la longueur en bouche, jamais sur la charge sodée. Un pain au sel de Guérande n’est pas un pain moins salé.
L’attachement des fournils du Pays de la Mée à ce sel relève du terroir et de la filière courte, pas de la diététique. La continuité entre marais salants, moulins et fournils dessine une géographie alimentaire cohérente à l’échelle du département, que retrace notre balade dans le patrimoine de Derval et du Pays de la Mée.

Réduire le sel sans renoncer au pain
Cinq gestes suffisent à faire baisser l’addition sodée sans supprimer la tartine :
- Répartir la ration sur la journée plutôt que de la concentrer sur un seul repas
- Alléger l’accompagnement avant le pain : beurre doux plutôt que demi-sel, portion de fromage réduite
- Privilégier les pains au levain, dont l’acidité et les arômes compensent une salinité plus basse
- Lire l’étiquette des produits préemballés, en vérifiant si la valeur affichée est du sel ou du sodium
- Surveiller le pain de mie industriel, souvent associé à des garnitures elles-mêmes très salées
Côté fournil, la descente se conduit par paliers. Les organisations professionnelles recommandent d’abaisser le dosage progressivement plutôt que d’un seul coup : une coupe brutale déséquilibre la fermentation et heurte le palais des clients, qui perçoivent immédiatement le manque. Le seuil de 1,2 gramme pour 100 grammes appliqué au pain de mie depuis octobre 2023, puis de 1,1 gramme depuis octobre 2025, a été atteint par cette méthode graduelle plutôt que par une rupture.
La quantité pèse enfin autant que la qualité. Deux tranches de miche le matin, une demi-baguette le midi, deux tranches le soir : la ration tourne autour de 150 à 200 grammes, soit 2 à 3 grammes de sel aux seuils actuels.
Le réflexe à avoir au comptoir
Prochaine étape concrète : demandez à votre boulanger son dosage en grammes par kilo de farine. Un artisan aligné sur l’accord collectif répond sans hésiter, autour de 16 à 18 grammes. Comparez ensuite avec l’étiquette de votre pain préemballé habituel, puis avec celle de vos biscuits apéritifs. La hiérarchie surprend souvent, rarement au détriment du pain frais.
Le palais se recalibre en quelques semaines. Passé ce délai, un pain moins salé cesse d’être un pain fade : il devient un pain où le goût de la farine, du levain et de la croûte occupe enfin la place que le sel monopolisait.